DON
« L’art est un état de rencontre. » Nicolas Bourriaud
Si l’on réduit la peinture à une simple feuille blanche donnée dans la rue, peut-on parler de peinture relationnelle? …de peinture invisuelle? A l’opposé de sa nature visuelle et matérielle, ici la peinture existe par les interactions humaines qu’elle suscite.
Paris, esplanade du Palais Royal, 8 février 2026: La distribution commence vers 11h, dans une partie ensoleillée de l’esplanade du Palais Royal à Paris. J’ai le plaisir de distribuer avec ma compagne Clotilde, qui prend quelques photos et participe à la distribution de ces 50 premières feuilles numérotées, signées et datées.
Depuis 10 ans je distribue du papier entièrement vierge car je pensais que la moindre inscription rendrait mon geste moins poétique. La création de mon nouveau site internet m’a aidé à mettre en cohérence mes recherches, et j’ai compris que je ne faisais finalement que peindre mais dans un spectre allant du matiérisme à l’art relationnel.
Signer une feuille de papier blanc la détourne de sa fonction d’objet utilitaire (comme dans le cas du Ready-made) autant que cela attire l’attention sur ses qualités « picturales ».
La peinture dans sa plus grande simplicité: un outil visuel qui n’existe pas ici par son rapport à l’architecture mais laisse place à l’infinie richesse des relations humaines… et puisque le sujet est l’art, à des rencontres spontanées et intenses.
L’ambiance de ce dimanche matin est calme, avec quelques joggeurs, des autochtones qui se promènent, des touristes européens et américains…
J’ai donc ce jour distribué la page blanche n°1, non pas au père de famille couvert d’un immense chapeau en tissu vert, mais aux passants suivants, touristes espagnols qui ont prit l’initiative de m’annoncer que cet exemplaire inaugural serait exposé à Barcelone.
Alors un passant s’exclame: « Avec cette page blanche, on peut tout créer, tout imaginer, on peut refaire le monde avec! »
L’employé chargé de la surveillance du site est venu nous voir… et bonne surprise il affirme que puisqu’il s’agit de papier blanc et qu’il n’y a pas de visées commerciales il nous autorise à continuer ! Il nous raconte son expérience du monument de Daniel Buren, témoin particulier des nombreuses glissades sur les marbres noirs des bords aiguës des colonnes qui ont parfois occasionnées des traumatismes crâniens. Il y est particulièrement sensible car il a été lui-même victime d’un accident dans sa jeunesse. Pourtant son amour pour cet environnement est palpable, il ne peut s’empêcher de nous expliquer des détails compliqués sur les rapports entre l’installation pérenne et les bâtiment du Palais Royal qui l’entoure. Il se rappelle de cet endroit quand ce n’était qu’un parking privé pour le Conseil Constitutionnel. Il évoque les discrètes visites de Buren sur son œuvre préférée. Ce lieu lui était prédestiné en raison de la présence des stores rayés rouges et blancs déjà présents au dessus des fenêtres du Palais avant 1985 (information à confirmer).
Un monsieur affirme qu’il n’aime pas cette œuvre. Je lui réponds que pour ma part je suis un peu refroidi depuis j’ai appris que Buren avait décoré les bureaux de Lazard Frères… cela l’interpelle, une conversation s’engage, lui et sa compagne s’intéressent à mon travail. Lui est d’origine polonaise, elle est galeriste (galerie Agnès Thiébault). Ils me montrent le travail du céramiste Arnauld Le Calvé qui est exposé ces jours-ci dans la galerie.
Un couple d’une cinquantaine d’année, je leur dis: “c’est votre petit moment artistique de la journée !” Madame me réponds -“Ah, vous voulez dessiner!”
Un couple d’américains demandent s’ils peuvent prendre une photo souvenir puis ils me parlent de George Condo qui expose en ce moment au Palais de Tokyo. Condo disait que la peinture ne concerne pas seulement ce que l’on voit mais aussi ce qu’on imagine dans sa tête.
Un couple d’une soixantaine d’années, excités par ce moment inattendu, se coupent mutuellement la parole tellement ils ont de choses à me dire! Ils me parlent du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, des monochromes d’Alphonse Allais exposés en 1883 au Salon des arts incohérents, rue des artistes à Paris (Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige). Ces connaisseurs de l’art ont hésité à repartir avec ma feuille jusqu’au moment ou ils ont remarqué qu’elle était signée, ajoutant que Dali signait lui aussi des feuilles blanches dans les années 60-70.
En partant avec ma feuille à la main, un ancien professeur nous dit: “une page blanche, c’est le drame!” (Remarque que l’on nous avait déjà faite au début de cette distribution, ainsi que certaines allusions à la campagne des élections municipales)
Deux étudiantes romaines, l’une étudie à Paris, l’autre en Allemagne.
Je tends une feuille à un monsieur l’air renfrogné en me disant qu’il n’y a aucune chance pour qu’il la prenne. Mais finalement il s’ouvre comme une fleur et se mets à nous sourire et à nous parler!
Deux jeunes toulousaines, l’une avec un appareil photo hybride de marque Lumix, l’autre prends la feuille pour dit-elle, faire un dessin.
Un monsieur passe et me dit: “vous donnez du papier blanc?”
Je lui réponds: “Oui, c’est un don”
-”Sans arrière-pensée?”
-”Oui mais des arrière-pensées belles, nobles et artistiques”
Une jeune femme me dit “c’est bizarre!” Je luis réponds que c’est la vie qui est un phénomène étrange, mais qu’ici nous sommes dans une bulle de cohérence, entouré des colonnes de Buren qui nous relient à l’histoire de l’art, engagés dans une démarche rationnelle et de quasi scientifique.
Un père derrière sa poussette nous dit: “qui est l’artiste qui est le commercial?” Je lui réponds « Vous savez aujourd’hui on voudrait réduire les artistes à des commerciaux mais fondamentalement nous sommes éloignés du commerce. » « Je suis animé par une recherche esthétique et artistique très personnelle. Même si j’étais milliardaire je continuerais mes distributions car j’y prends un plaisir fou, je m’éclate! »
Un monsieur “ça tombe bien j’ai plus de papier dans mon imprimante!” et 30 secondes plus tard il utilisait la feuille pour écrire quelque chose.






Distribution à Timisoara en Roumanie, le 26 octobre 2024:
Mon hôte à Timisoara m’a donné du papier. Il travaille comme prestataire de services pour plusieurs entreprises et entre autres choses il les fourni en papier. Ce papier est différent de ce que j’ai pu distribuer jusque là. Vu de près, sa surface irrégulière fait penser à du papier crépon.
J’ai commencé la distribution vers 16h30 dans une rue piétonne près de la place de la Liberté. Les premiers passants, un couple d’une quarantaine d’années ont pris un papier et m’ont demandé si j’avais prié avant de commencer la distribution. Ils m’ont dit que mon geste de don pouvait créer une étincelle de joie. Puis ils m’ont raconté leur vie, de leur Moldavie natale à la banlieue parisienne où ils vivent maintenant avec leurs quatre enfants. Il aménage l’intérieur d’appartements de luxe et elle est chanteuse. Ils m’ont montré une vidéo où elle chante avec son groupe sur une terrasse à côté de la tour Eiffel. Ils m’ont dit qu’avec un peu de foi et de volonté tout est possible. Quand j’ai dis que je cherchais une guitare classique pour m’entrainer, il a tout de suite décroché son téléphone pour appeler un ami !
Alors que nous parlions de l’époque austro-hongroise où ce merveilleux centre ville a été construit, en imaginant les sons des pianos et des violons dans les appartements spacieux, un violoniste est arrivé et a commencé à jouer juste à côté de nous.
J’ai décidé de m’éloigner pour trouver un endroit plus calme. Dans ce premier endroit, j’ai distribué une seule feuille et il s’est déjà passé tant de choses !
Avant de me déplacer j’ai aussi parlé avec un autre couple d’environ 75-80 ans. Il est français (Breton) et elle est de Timisoara. Ils vivent en France mais passent 3 mois par an à Timisoara. Après tout ce temps passé en Roumanie, monsieur n’as jamais appris le roumain! Par contre il a des quantités de jolies photos de Timisoara sur sa page Facebook.
De l’autre côté de la place de la Liberté, j’ai continué ma distribution dans une autre rue piétonne. Cette rue est beaucoup plus calme. Une famille de tziganes s’approche, ils prennent ma feuille et nous engageons la conversation. Le père de famille me dit qu’il a habité à Bonnoeil en région parisienne et il affirme que les français sont les plus gentils des européens. J’ai proposé de les prendre en photo et ils ont accepté.

Ensuite passe une femme d’une trentaine d’années avec des lunettes de soleil. Elle me dit : « One more time ? » et ensuite « oh you have nothing to say ? »
Passe un jeune homme au regard brillant. Je lui demande s’il peut me prendre en photos et il accepte. Pendant ce temps un sdf vient fouiller dans mon manteau accroché sur une palissade à quelques mètres. Je lui dis que c’est mon manteau et il s’en va. De retour avec le jeune homme, je donne ma carte de visite. Il me donne aussi la sienne en expliquant qu’il est témoin de Jéhovah.

Trois étudiants en Master de psychologie. Ils sont très intéressé par ce que je fais et contents de parler avec moi. Ils me disent qu’ils veulent s’engager en politique, me demande si je connais le maire de Timisoara
Avec les personnes suivantes, j’apprends qu’en Roumain feuille blanche se dit « foaie albă”. Et c’est toujours amusant , personne ne comprends ma prononciation de „fun” quand je dis: „It’s for fun!” j’ai constaté que chacun a sa propre manière de prononcer:”fun”
Je me déplace sur un troisième endroit, devant l’entrée d’une exposition (biennale d’architecture).

Je dis : « foaie albă pentru se amuza ! » Un camion de pompiers se stationne juste devant l’entrée. Une jeune prostituée vient se mettre à côté de moi. Je lui demande où sont ses parents et elle me dit qu’ils sont au Mac Donald. Ici les gens disent seulement « Mac ». Puis deux petites filles viennent me demander du papier, elles fondent des avions et les lance devant le camion du SMUR !

Un monsieur me demande d’expliquer à une dame qui avait abimé une de mes feuilles de papier que ce n’est pas grave et qu’elle peut faire ce qu’elle veut de cette feuille.

Texte sur 26 octobre

White paper distribution at Fécamp, 18 August 2024.
Distribution begins at 5:20 p.m. on the marina quay. Nearby, the fisheries museum and the Palais de la Bénédictine.
The first person to take my sheet is a gentleman in his sixties. He says: « The elections are over! » Then a mother: « Ah, a blank sheet to write a new page! » A couple takes the sheet and returns it saying: « There’s nothing on it! » A group that approaches sees that it’s a blank sheet, asks why this blank sheet? I stammer a little and answer « for the pleasure of the gesture. » They answer me « It’s beautiful! » and they smile at me as they take the sheet.
A person responds to my hello and says « No thank you ». A man answers me « Hello Sir » but does not take the sheet. A mother with her two older daughters, I say hello, they say hello and stop but I say nothing and just look at them with a little embarrassed laugh. A void sets in. They leave without taking the sheet and we were all a little embarrassed…
A group with a tattooed man. The lady says « what’s the point? »
A couple takes the sheet without saying anything.
A man of about 70 years old starts by telling me that if I did that in Russia I would go to prison. He tells me that in Russia a man was arrested simply because he was standing in the street holding up a sheet of white paper.
« Hello, why are you giving me a white sheet? » A man of about 60 years old with a small child in his arms and accompanied by another boy of 4-5 years old complaining and a teenager with a mental disability. Obviously my look and the sheet held out gives him a moment of respite! He is happy to take the sheet, thanks me and asks why. I tell him it’s for fun.
A lady who is quite attentive is interested in my approach, then tells me « but a sheet without a pen won’t be of any use to me! » A gentleman of about 80 years old says hello and takes the sheet without asking any questions. The next couple, fifty-somethings, ask me « what’s that? », I answer « blank paper. » They say « oh well that’s good » with a smile and leave.
A gentleman with glasses of about 45 years old asks me what I do. I tell him that I do it for lots of reasons, the simplest is that it amuses me and otherwise… otherwise I could talk to you about it for hours! Finally he takes the sheet.
A group with a child say to me « a blank sheet? Oh but we don’t have a pen! » the child takes the sheet anyway and they say thank you. Three girls of about 25 years old: Me « Hello » they « No, thank you ».
A father and his big son who say thank you by putting his hand on his heart. Two ladies of 50 years old with beautiful dresses with small patterns look happy. A woman asks me if she can use the sheet to write a note and give it to whoever she wants. A young couple asks me what it is, I answer them « let’s say it’s art ». They take the sheet and leave. A young black man who passes by on his bike gives me a nice wave.
A lady asks me why it is done, I tell her it is for fun and also for more intellectual reasons, she tells me « but I already have what I need, I have a printer, etc. » A couple of sixty-year-olds with white caps, backpacks, in shorts and bare feet. They say « that’s why the white paper? No, no need. »
A couple in their forties asks me why, I tell them that I do it from time to time, that I choose nice places and that I am happy here, in the sun and by the water. A lady who tries to understand, I tell her that I was educated to make art, that I make art all the time in many different forms. She says « ah well then I’m going to take the sheet and see it as art! »
A couple in their fifties asks me « what is it? – a sheet of white paper – you’re kind » A 75-year-old gentleman is interested, I explain to him that I do it in different places and contexts. He asks me if people sometimes make folds of it. A German family speaks to me in English. They have just parked and ask me if parking is paid here, I tell them that I don’t think so.
Three girls of about 25 and 15 years old pass by and I recognize them. I ask them if they took the sheet and they tell me no, and still don’t take it. A man in his sixties parks his car, gets out and comes towards me. I say to him « have you come all the way around Normandy to come and get my sheet? » He takes my sheet and answers me: « yes indeed I just came from St Vaast la Hougue » He did indeed come from the other end of Normandy!
The distribution ends with a meeting with a gentleman who then introduces me to his wife who gets out of the car in which she was waiting for her husband. He is enthusiastic when telling her about me. We have a lot to tell each other and the conversation lasts about an hour, after which I stop my distribution (around 7:15 p.m.). They give me their names and take my contact details. We invite each other to meet again. The gentleman worked in the luxury sector and his wife was the director of a design school in Paris. He explains to me that they decided to leave for Madeira because their life in the region is boring. In particular, they are disappointed by the people who live here. He and his wife then tell me how they met and their life as fashion and design designers. They are cultured people with whom I like to converse.

